Expérience sociologique: libraire dans une librairie islamique

Une journée de travail type du libraire musulman | juin 19, 2007

L’autre jour, je reçois un appel d’un client désireux de connaître le tarif d’un livre. Je lui réponds donc fraternellement. Puis il se met à me dire qu’il était venu le matin à 9h30 et que nos portes étaient closes. Je lui rappelle alors les horaires (11h-19h). Et lui de me dire: « vous faites la grasse matinée ? » ! Cette remarque a eu un effet immédiat et je lui ai répondu poliment que nous travaillions déjà 8 heures dans la journée et que c’était pas mal. D’autant que ce n’est pas tout.

L’ouverture se fait vers 11 heures. Je ferme le magasin le temps de contrôler que l’espace de vente est sécurisé, qu’il n’y a rien d’anormal, de vérifier que les étals sont propres et qu’il ne manque pas d’articles. Puis j’ouvre le magasin. Les salâm s’enchaînent. A midi, pas question de fermer pour aller déjeuner. Les clients continuent de venir et surtout, nous n’avons pas la possibilité de fermer: fermer à midi, c’est perdre une partie non négligeable du chiffre d’affaires. Je dis ça pour certains clients qui s’imaginent que nous roulons sur l’or. Etre libraire, c’est plus de frais que de bénéfices, d’autant que l’investissement est constant et qu’il en va de notre survie. Mais le métier est passionnant – autant que frustrant, par moments. Bref, j’en reviens à la pause de midi. Déjeuner sur le pouce. Avec des interruptions pour servir la clientèle, mais c’est un choix.

Les creux entre chaque prière me permettent de faire des facing et des implantations, ou des vitrines. De même qu’un peu de ménage. Il est primordial que la poussière ne reste pas entre les livres. Pour cela j’ai ma technique (que je vais garder). Depuis quelques mois, l’informatisation est en marche (avec beaucoup de retard mais il a fallu créer notre propre base de données) et la gestion du stock se fait plus facilement, fatalement. Ce qui prend un temps fou, en réalité, ce sont les négociations. Chaque client veut un prix qui lui convient, cela en dépit même du tort que cela peut causer de notre côté. Comment expliquer à nos clients que le livre n’est pas un produit comme un autre, qu’il existe une loi qui protège la culture et surtout le livre en fixant un prix unique et que la remise légale est de 5% ? Malheureusement il semblerait que certains archaïsmes aient la dent dure.

La journée continue, émaillée par la réception et l’émission de commandes. Il faut aussi assurer la VPC. Parfois aussi, on croise des clients avec lesquels la discussion prend et on découvre des personnalités hors du commun, touchantes. Parfois c’est moins heureux et le ton monte. Je me souviens encore d’un monsieur qui avait tenté de m’embrouiller et de partir sans payer, en me noyant dans sa logorrhée. Le ton est un peu monté mais au final justice a été rendue. Nerveusement, c’est fatiguant.

Quand vient l’heure de la fermeture, il arrive qu’elle soit retardée: des clients sont toujours là, parfois pour ne rien acheter. L’heure de fermeture est très élastique, en vérité. Mais quand elle vient, ce n’est pas fini. Une fois un tour de vérification effectué, et un nettoyage nécessaire accompli, le dernier tour de clé donné, c’est le début d’une autre journée. Il me faut aller à l’entrepôt, afin de réassortir les rayons le lendemain, ce qui arrive une fois par semaine.

Disons-le: être libraire, c’est un métier à plein temps, au sens fort de l’expression. Le travail contamine la vie privée. Et si on remet une de ces tâches à plus tard, c’est l’effet boule de neige: le travail s’accumule et il faudra tôt ou tard faire ce qui n’a pas été fait en son temps, en plus du reste. Car être libraire c’est aussi être psychologue, commercial, magasinier, manutentionnaire, secrétaire, comptable et j’en passe. Mais pour être franc: vendre des livres, islâmiques qui plus est, voilà qui est valorisant ! Malheureusement, il semble que ce ne soit que mon point de vue.


Publié dans Les coulisses

Un commentaire »

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