Cherchant à commander le livre Un juif sur l’islam, je me suis cassé le nez. Biographie de Muhammad Asad, homme-curiosité pour nombre d’européens car juif converti à l’islam, ce livre est sorti en 2005 chez Stock. En toute logique, il devrait être disponible, ce qui n’est pas le cas. L’auteure, Florence Heymann, est anthropologue au Centre de recherche français de Jérusalem, organisme rattaché au CNRS. Tout cela est gage de qualité. Les réseaux de distributions indiquent pourtant l’arrêt définitif de commercialisation. Ca me met la puce à l’oreille: comment un livre qui est épuisé en deux années est retiré de la vente ? Et là, la magie de Google faisant son effet, je trouve le fin mot de l’histoire: c’est un plagiat. J’en tombe de ma chaise. Autant suis-je habitué à ce genre d’affaires dans le domaine du livre islâmique (je suis désabusé, je l’admets), autant de la part d’une personne travaillant au sein d’un organisme de recherche exposé, cela me surprend.
La dame Heymann, ayant trouvé un sujet digne d’intérêt et surtout de curiosité, a commencé par traduire ses carnets de voyage (Un Proche-Orient sans romantisme: Journal de voyage, Leopold Weiss, traduction par Florence Heymann, CNRS, 2005) et dans la foulée a sorti une biographie signée de son nom. Sauf que deux personnes avaient déjà fait un travail similaire auparavant: un américain, Martin Kramer, et un allemand, Günther Windhager. Chacun dénonce le plagiat. Martin Kramer, citation à l’appui, montre que Florence Heymann a quasiment repris des morceaux de son article, sorti dans le livre, The jewish discovery of islam, qui est un mélange en hommage à Bernard Lewis. Quant à Günther Windhager, auteur pour sa part d’une biographie en allemand de Muhammad Asad, Leopold Weiss alias Muhammad Asad. Von Galizien nach Arabien 1900-1927, il clame dans le journal Die Muslimische (p. 14), que le livre de Florence Heymann traite principalement de la période couverte par sa propre étude (1900-1927) et dédie un petit nombre de pages au reste de sa vie.
Il semblerait donc que ce soit aussi l’avis de Stock, puisque le livre, est, comme je l’ai dit, retiré de la vente. Ce n’est pas un cas à part, puisqu’on lit, toujours dans Die Muslimische, que cela pourrait être le cas de 20 à 30% des livres.
L’autre jour, je reçois un appel d’un client désireux de connaître le tarif d’un livre. Je lui réponds donc fraternellement. Puis il se met à me dire qu’il était venu le matin à 9h30 et que nos portes étaient closes. Je lui rappelle alors les horaires (11h-19h). Et lui de me dire: “vous faites la grasse matinée ?” ! Cette remarque a eu un effet immédiat et je lui ai répondu poliment que nous travaillions déjà 8 heures dans la journée et que c’était pas mal. D’autant que ce n’est pas tout.
L’ouverture se fait vers 11 heures. Je ferme le magasin le temps de contrôler que l’espace de vente est sécurisé, qu’il n’y a rien d’anormal, de vérifier que les étals sont propres et qu’il ne manque pas d’articles. Puis j’ouvre le magasin. Les salâm s’enchaînent. A midi, pas question de fermer pour aller déjeuner. Les clients continuent de venir et surtout, nous n’avons pas la possibilité de fermer: fermer à midi, c’est perdre une partie non négligeable du chiffre d’affaires. Je dis ça pour certains clients qui s’imaginent que nous roulons sur l’or. Etre libraire, c’est plus de frais que de bénéfices, d’autant que l’investissement est constant et qu’il en va de notre survie. Mais le métier est passionnant – autant que frustrant, par moments. Bref, j’en reviens à la pause de midi. Déjeuner sur le pouce. Avec des interruptions pour servir la clientèle, mais c’est un choix.
Les creux entre chaque prière me permettent de faire des facing et des implantations, ou des vitrines. De même qu’un peu de ménage. Il est primordial que la poussière ne reste pas entre les livres. Pour cela j’ai ma technique (que je vais garder). Depuis quelques mois, l’informatisation est en marche (avec beaucoup de retard mais il a fallu créer notre propre base de données) et la gestion du stock se fait plus facilement, fatalement. Ce qui prend un temps fou, en réalité, ce sont les négociations. Chaque client veut un prix qui lui convient, cela en dépit même du tort que cela peut causer de notre côté. Comment expliquer à nos clients que le livre n’est pas un produit comme un autre, qu’il existe une loi qui protège la culture et surtout le livre en fixant un prix unique et que la remise légale est de 5% ? Malheureusement il semblerait que certains archaïsmes aient la dent dure.
La journée continue, émaillée par la réception et l’émission de commandes. Il faut aussi assurer la VPC. Parfois aussi, on croise des clients avec lesquels la discussion prend et on découvre des personnalités hors du commun, touchantes. Parfois c’est moins heureux et le ton monte. Je me souviens encore d’un monsieur qui avait tenté de m’embrouiller et de partir sans payer, en me noyant dans sa logorrhée. Le ton est un peu monté mais au final justice a été rendue. Nerveusement, c’est fatiguant.
Quand vient l’heure de la fermeture, il arrive qu’elle soit retardée: des clients sont toujours là, parfois pour ne rien acheter. L’heure de fermeture est très élastique, en vérité. Mais quand elle vient, ce n’est pas fini. Une fois un tour de vérification effectué, et un nettoyage nécessaire accompli, le dernier tour de clé donné, c’est le début d’une autre journée. Il me faut aller à l’entrepôt, afin de réassortir les rayons le lendemain, ce qui arrive une fois par semaine.
Disons-le: être libraire, c’est un métier à plein temps, au sens fort de l’expression. Le travail contamine la vie privée. Et si on remet une de ces tâches à plus tard, c’est l’effet boule de neige: le travail s’accumule et il faudra tôt ou tard faire ce qui n’a pas été fait en son temps, en plus du reste. Car être libraire c’est aussi être psychologue, commercial, magasinier, manutentionnaire, secrétaire, comptable et j’en passe. Mais pour être franc: vendre des livres, islâmiques qui plus est, voilà qui est valorisant ! Malheureusement, il semble que ce ne soit que mon point de vue.
Non content d’être le seul ministre à avoir échoué lors de législatives, ce qui lui coûte son siège, il semblerait qu’Alain Juppé ait beaucoup apprécié le fameux Atlas de la création de Harun Yahya, contrairement au public français. Ce scoop, c’est Harun Yahya lui-même qui le divulgue à la minute 36 (environ) de cette conférence tenue en mai dernier. Selon lui, Alain Juppé lui aurait envoyé une lettre de félicitations en avril. On peut s’attendre à ce qu’Alain Juppé s’exile en Turquie dans les prochaines semaines pour se faire Pacha…
Avec leurs couvertures en papier couché et autres fanfreluches dorées, les livres de Harun Yahya ne passent pas inaperçus sur l’étal du livre islâmique. On pourrait croire qu’un seul éditeur a le monopole de cet auteur si prolifique (sic), mais on se rend compte en regardant l’envers du décor, en l’espèce la quatrième de couverture, que de multiples éditeurs se cachent derrière le “miracle” Harun Yahya. Essalam, Iqra, Orientica pour ne citer qu’eux: ils sont tous tombés dans le piège de l’argent facile. En effet, exploiter les livres de Harun Yahya ne coûte pas un centime et ils sont d’ailleurs tous disponibles sur le site internet de l’intéressé, de manière gratuite. Il s’avère que sous des dehors irréprochables, les thèses de Harun Yahya, ou plutôt d’Adnan Oktar de son vrai nom, instillent dans nos esprits des théories controversées. Son grand combat est surtout dirigé contre l’évolutionnisme et il est très facile de faire passer des messages subliminaux au sein d’un texte pointu. Les principaux reproches faits à Harun Yahya sont sa négation de la matière (idéalisme inspiré de Berkeley) et son peu de recours aux Hadîths du Prophète. Plus encore: c’est un fervent partisan de la laïcité (comme il le dit dans cette conférence face aux journalistes français). Bref, plutôt qu’être la nouvelle poule aux oeufs d’or, Harun Yahya n’est-il pas une sorte de cheval de Troie, qui s’offre au tout-venant, pour mieux faire accepter l’inacceptable ?
Son dernier coup d’éclat a été d’expédier aux responsables éducatifs en France et ailleurs son Atlas de la création, un fort livre de 772 pages en papier glacé pesant 6 kg… gratuitement ! Et ce n’est pas fini, puisque ce livre fait partie d’une série de plusieurs tomes à paraître. Néanmoins si la qualité extérieure du livre ne fait pas vraiment de doute, son contenu l’est un peu moins: un professeur a noté qu’il présentait comme une perche un poisson d’une toute autre variété, par exemple. Tout ce que je peux conseiller à ce sujet est de rester méfiant et de ne pas se fier aux apparences.
Sur cette question de l’évolution, je conseille un excellent petit livre, bien documenté et écrit avec une finalité didactique par Anas Ahmed Lala: L’homme descend-t-il du singe ? Un point de vue musulman sur la théorie de l’évolution (éd. Tawhid). L’auteur y développe une réflexion basée sur des sources islâmiques et à contre-courant des préjugés sur la question. On peut par ailleurs lire un résumé de sa thèse sur son site Maison-Islam.
PS: j’aurais l’occasion de revenir sur Harun Yahya prochainement.
Voici un florilège des plus beaux “aphorismes” que j’ai eu l’occasion d’ouïr et des situations les plus burlesques:
Toute ressemblance avec des personnes existantes est purement fortuite…
Les éditeurs libanais sont souvent mal vus parmi nos clients. Ils ont eu l’expérience eux-mêmes ou ont su par le bouche-à-oreille que leurs livres sont souvent en très mauvais français. Quand je dis “éditeurs libanais”, j’entends ceux qui éditent ET sont domiciliés exclusivement au Liban. J’en compte cinq principaux: Dar al-Kotob al-Ilmiyah, Al-Biruni, Ibn Hazm, Dar el-Fikr, al-Maktaba al-Asriyya. Je me propose de les analyser successivement et d’effectuer un classement.
1) Dar al-Kotob al-Ilmiyah: cet éditeur libanais est réputé pour ses livres en langue arabe. C’est un acteur majeur de la place beyrouthine depuis les années 70. Il s’est lancé plus tard sur le marché du livre islâmique français et anglais. Malheureusement la qualité des traductions est faible. La majeure partie de ses titres sont en mauvais français, à l’exception d’une exégèse du Coran (un mukhtasar, ou abrégé) d’Ibn Kathîr. On sent un léger infléchissement dans la politique éditoriale de cette maison dans le secteur français avec les derniers titres, mais on est encore loin du compte. On peut imputer cette persistance de la présence de mauvaises traductions à la prééminence de leur secteur arabe qui leur permet de diffuser des livres sans risquer les retours (qui va renvoyer au Liban des livres alors que le prix du transport est plus élevé que la valeur des livres eux-mêmes ?). Autre élément susceptible de participer à ce phénomène: la diffusion des titres en langue française dans les anciennes colonies françaises où l’exigence de qualité n’est pas toujours aussi élevée qu’en métropole.
2) Al-Biruni: dirigé par Muhammad Daher, ancien ambassadeur du Liban, cette maison offre une meilleure qualité que la précédente: un Coran phonétique, une série de livres de Moustafa Mahmoud (l’auteur de Dialogue avec un ami athée), la traduction de certains auteurs intéressants comme Muhammad ‘Abduh ou Muhammad Asad (Leopold Weiss). A noter aussi une traduction du Renouveau de la pensée religieuse en Islam, de Iqbal. Récemment, un Tajrid (compendium) du Sahîh d’al-Bukharî est sorti. Nous en ferons mention bientôt. A noter qu’Al-Biruni ne s’illustre pas, au contraire de l’éditeur précédent, dans le domaine du livre arabe.
3) Ibn Hazm: éditeur de livres en langue arabe, Ibn Hazm s’est lancé dans le livre français très récemment. Il fait appel à des traducteurs qui officient parmi les éditeurs du livre islâmique français. Si le contenu s’avère correct, la forme des livres n’est pas toujours agréable, ce qui est étonnant car cet éditeur fait preuve d’inventivité avec son fonds arabe.
4) Dar el-Fikr: très actif dans le domaine français, ses livres ont pourtant progressivement disparu des étals tant ils sont mauvais. Il continue à officier dans le domaine arabe.
5) al-Maktaba al-Asriyya: avec peu de titres disponibles sur le marché français, cet éditeur reste intéressant et assez sérieux. Ainsi une traduction bilingue intégrale du Sahîh d’al-Bukharî en 8 volumes, une Histoire des prophètes ou un abrégé du Sahîh de Bukharî, encore une fois, il se positionne comme un des meilleures références au sein des éditeurs libanais en langue française.
Pour conclure, disons que les deux premiers à s’être lancés furent Dar al-Kotob al-’Ilmiyah et Dar el-Fikr, qui sont, comme nous l’avons vu, parmi les moins bons des cinq. Le temps a permis aux trois autres d’émerger et de proposer une offre plus adéquate avec la réputation des éditeurs libanais dans le domaine arabe. Il n’y a pas de raison, après tout, que ceux-ci fassent du bon dans l’arabe et du très mauvais dans le français. Gageons que dans le futur, la qualité s’améliorera encore sensiblement.
Classement:
1/ al-Maktaba al-Asriyya
2/ al-Biruni
3/ Ibn Hazm
4/ Dar al-Kotob al-Ilmiyah
5/ Dar el-Fikr
Nos clients sont en panique: ils veulent de l’eau de Zamzam, et en quantité. C’est la grande rupture en France, à tel point que le stress qui envahit les grands consommateurs de cette eau leur fait dire n’importe quoi. J’ai eu par exemple une cliente qui voulait de l’eau de “Zoumzoum” !
Je vais faire de nombreux déçus, mais il faut savoir que cette eau est interdite de commercialisation par l’Arabie Saoudite hors de ses frontières. Dès lors, une grande partie de cette eau ne provient pas de la source tant chérie, mais est tirée d’ailleurs.
Par concaténation, la qualité de cette eau, si elle ne provient pas authentiquement de la source Zamzam, risque d’être mauvaise. Le Chartered Institute of Environmental Health, un organisme de contrôle sanitaire du Royaume Uni, a découvert dans des boutilles estampillées Zamzam un taux d’arsenic trois fois supérieur à la limite fixée ! L’interdiction ne s’est pas faite attendre.
En France, l’organisme de régulation des eaux minérales et thermales s’est empressé d’interdire cette eau de Zamzam qui représente un véritable danger pour ses consommateurs. C’est la raison pour laquelle elle se fait si rare désormais. Dommage !
Le phénomène a commencé avec l’huile de nigelle, dite nigella sativa. Tout le monde en voulait, pour soigner un rhume, une fatigue, parfois un cancer (sic). Mais ça n’a pas suffi. On a alors mélangé le miel avec la poudre de nigelle. Mais ça n’a pas suffi. Alors on a cherché autre chose, et on en a trouvé: huile de cresson, de blé, de radis, de girofle, de citrouille, de camomille, d’amande douce, d’ail, de thym, de romarin, de fenugrec… sans que cela ait un effet notoire sur la santé.
Et le marché islâmique est fait de telle sorte que les librairies se voient obligées de vendre ce genre de produits, tant la demande est forte. Mais il en va de notre responsabilité face à nos patients… enfin, clients ! J’avais une dame qui voulait savoir si la nigella sativa guérissait le cancer, s’appuyant sur un hadîth du Prophète (pbsl) selon lequel elle guérit de tout exception faite de la mort. Me voilà donc investi médecin ! Le seul conseil que je peux donner dans ce cas-là, c’est de consulter un médecin, un vrai. Même si la nigella sativa a des vertus.

Une nouveauté qui fait sensation: Les salafites de Muhammad Ibn ‘Abd al-Wahhab à Nâsir ad-Dîn al-Albânî, éditée par le CIF. L’auteur m’est inconnu. Le livre ne se veut pas polémique, mais il l’est de facto. Je dois avouer humblement que je ne l’ai pas lu jusqu’au bout: il m’est tombé des mains. Tout d’abord l’argumentaire: mal ficelé, sans ligne directrice ni progression, mais plutôt des digressions perpétuelles. Ensuite les idées: la mauvaise foi s’affiche dès le début, puisque les attaques ad hominem fusent, et les hadîths cités hors contexte et de manière anachronique sont nombreux. Enfin la forme: le livre est un ramassis de fautes d’orthographe.
Ceux qui ont lu le dernier quart du livre – ce qui n’est pas mon cas – peuvent toujours me démentir si vraiment je suis à côté de la plaque.
Note: 0/5
Si Lyon et Paris sont les deux villes du livre islâmique en France, il y en a une qui brille par son absence dans le domaine: Marseille. Je ne crois pas avoir jamais vu un livre publié par un éditeur marseillais. Ils sont pourtant géographiquement bien placés: au bord de la Méditerranée, ils peuvent facilement faire imprimer leurs livres dans un pays arabe et le réceptionner à l’arrivée du bateau. Ils ont aussi un avantage certain sur les parisiens, pour les mêmes raisons, s’agissant de la diffusion du livre arabe. Mais rien de tout cela ne joue dans le sens d’une participation de Marseille dans la sphère qui est la nôtre. Et on ne pourra pas invoquer l’absence d’une population musulmane à Marseille ! Si vous avez des pistes, je suis preneur.