Expérience sociologique: libraire dans une librairie islamique

De retour… pour de bon !

La vie suit souvent des chemins sinueux dont nous ne connaissons pas les subtilités. Ces derniers mois ont été rythmés par beaucoup de travail et de fatigue, un peu de maladie, mais toujours par un grand intérêt pour le livre. J’ai donc beaucoup de choses à dire, ce qui ne sera pas, je l’espère, pour vous déplaire.


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Retour !

J’ai été un peu bousculé ces derniers temps, le travail toujours ! Je n’ai donc pas pu mettre à jour le blog, mais j’ai eu l’occasion de lire pas mal de choses nouvelles. Une mise à jour bientôt…


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Un livre, 1000 versions ou 1000 livres, une version ?

S’il existe une maladie dans le domaine du livre islâmique, c’est non pas la multiplication du nombre de titres disponible – ce qui serait plus un bien qu’une maladie – mais le grand nombre de versions existantes pour un même titre. Vous me direz: dans le marché du livre profane, ce phénomène existe également. Et je vous répondrai: oui, mais ces éditeurs sont bien plus nombreux ainsi que le marché dans lequel ils s’inscrivent, et surtout, un livre en concurrence un autre par un supplément de qualité. Ce n’est pas le cas en ce qui concerne le marché islâmique.

L’archétype de ce phénomène est je crois le livre de l’imâm al-Ghazâlî, La perle précieuse. Traduit à l’origine par un orientaliste, le marché du livre islâmique compte près d’une dizaine de versions différentes, dont certaines s’inspirent directement de la traduction première. Il en va de même pour le livre d’Ibn Hazm Le collier de la colombe, dont il existe au moins trois éditions, toutes du même traducteur (ancien). Un autre exemple, très parlant aussi, est celui du livre Les péchés majeurs, de l’imâm al-Dhahâbî. J’en compte 4 versions: une chez Dar el-Fikr, une chez Al-Bouraq, une chez Al-Bustane et une aux éditions Le savoir. Sauf que la version Al-Bouraq, traduite par Hassan Amdouni, existe simultanément aux éditions Le savoir (par le même traducteur), à la tête desquelles nous retrouvons le même Hassan Amdouni. Par ailleurs les éditions Le savoir comptent 5 cas de “livres-doublons” avec les 40 hadîths de Nawawî, Les péchés majeurs, Le collier de la colombe, La médecine prophétique de l’imâm al-Suyutî, L’accord de la religion et de la philosophie d’Ibn Rushd. Néanmoins on y trouve aussi de nombreux oeuvres originales.

Ce phénomène très répandu démontre que certains éditeurs sortent des livres libres de droit (traductions tombées dans le domaine public) avec pour seul objectif de faire de plus grosses rentrées d’argent. Le résultat de tout cela est que le marché du livre islâmique est considérablement en retard si on le compare avec le marché anglo-saxon ou allemand, tandis qu’un grand nombre de musulmans parle français, toujours plus que l’allemand. Autre résultat: la lutte entre éditeurs est plus rude encore qu’elle ne devrait l’être, puisque chacun édite ce que l’autre a fait, souvent sans y apporter quoi que ce soit de différent. Un exemple concret:

La Risala de Kairouan est traduite par trois éditeurs à la fois, dont deux (Ennour 2006 et Iqra 1996) ont opté pour une version poche, avec la traduction de Bercher (libre de droits), tandis qu’un autre (Universel 2004) a refait traduire l’oeuvre par un traducteur compétent, Azzeddine Haridi, en grand format. Sur le terrain, le client va clairement privilégier les versions de poche, bien inférieures à la version grand format, mais moins chères. Pour l’éditeur, il est clair qu’Universel a engagé plus de frais et que son gain, même si le prix du livre est plus élevé, sera équivalent à celui des autres éditeurs qui ont moins investi sur leur livre. L’un dans l’autre il sera perdant. Cet exemplee qui vient conclure mon propos, montre de manière schématique combien il est difficile de faire du livre de qualité sur le secteur islâmique. De gros progrès sont à faire.


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Le silence de Marseille

Si Lyon et Paris sont les deux villes du livre islâmique en France, il y en a une qui brille par son absence dans le domaine: Marseille. Je ne crois pas avoir jamais vu un livre publié par un éditeur marseillais. Ils sont pourtant géographiquement bien placés: au bord de la Méditerranée, ils peuvent facilement faire imprimer leurs livres dans un pays arabe et le réceptionner à l’arrivée du bateau. Ils ont aussi un avantage certain sur les parisiens, pour les mêmes raisons, s’agissant de la diffusion du livre arabe. Mais rien de tout cela ne joue dans le sens d’une participation de Marseille dans la sphère qui est la nôtre. Et on ne pourra pas invoquer l’absence d’une population musulmane à Marseille ! Si vous avez des pistes, je suis preneur.


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Incipit

Après une journée de travail, bien souvent, j’en ai assez de ce boulot. Pourtant, le motif pour lesquel je le fais surpasse les turpitudes qu’on peut connaître au contact d’une clientèle épuisante. Travailler dans une librairie n’est sans doute pas chose facile. Travailler dans une librairie islâmique l’est encore moins. Vous avez des clients qui veulent des remises, des clients qui critiquent le dogme véhiculé par tel ou tel livre, non conforme selon eux à l’islâm, vous avez aussi des fous, des gens désespérés. On aurait pu espérer qu’oeuvrer en tant que libraire musulman soit une promenade de santé: fi ! c’est une gageure.

Mais s’il n’y avait que les clients… Il y a aussi les collègues des autres librairies, qui pour certains vendent des livres comme ils vendraient du persil ou des bananes, et également les éditeurs de livres islâmiques, aux livres à la médiocrité affligeante, bien souvent.

Sans doute êtes-vous plus nombreux du côté du comptoir réservé à la clientèle, et certainement n’avez-vous jamais été désireux de connaître l’envers du décor, indigne d’intérêt à première vue. Je vous invite à changer d’avis: être de l’autre côté du comptoir est passionnant et le microcosme du livre islâmique l’est tout autant. Tant par ses bons que ses mauvais côtés.


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