Expérience sociologique: libraire dans une librairie islamique

Nouveautés de début d’année

Ma longue absence va me permettre de faire le point sur quelques sorties que j’ai annoncées précédemment et qui se sont concrétisées, ainsi que d’exposer les sorties inattendues.

Comme je vous le disais dans une notice il y a quelques mois, les éditions al-Qalam ont finalement ressorti leur Encyclopédie de la femme musulmane, la faisant passer de 6 à 2 volumes, ce qui est bien plus pratique pour les lecteurs comme pour le libraire. Malheureusement le prix reste élevé, puisqu’il s’élève à 125€. La qualité a un prix…

Les éditions Maison d’Ennour ont aussi à proposer quelques nouveautés, particulièrement une nouvelle version du Sahîh de l’imâm al-Bukhârî. Parmi toutes les versions disponibles sur le marché, celle-ci est certainement la moins chère, toutefois il est à souligner que ce n’est que la traduction, ancienne, de deux orientalistes, Houdas et Marçais, revue et corrigée par Corentin Pabiot – qui avait déjà sévi dans un volume de Fiqh as-Sunna de Sayyid Sâbiq (toujours chez Maison d’Ennour). A n’en point douter, cela va couper l’herbe sous le pied de la version d’al-Qalam, divisée en trois volumes à ce jour, à 65€ chacun. Cette dernière version avait le mérite de faire appel à un traducteur unique et reconnu, Moktar Chakroun, avec une présentation plus que correcte. Le rythme de sortie des volumes traduits par Chakroun, assez lent, attestait du travail que demande une telle traduction, a fortiori lorsqu’on a présent à l’esprit l’importance de cet effort de collection dans l’existence du musulman.

Du côté des éditions Tawhid, on note quelques réimpressions de classiques à forte rotation, mais notre intérêt va se focaliser sur une nouvelle biographie du Prophète – prière et salut d’Allâh sur lui ! – de Adil Salahi. Vraisemblablement une traduction d’un livre en langue anglaise, il est de notre devoir de souligner l’effort fourni dans le sens d’une ouverture à la littérature musulmane d’Occident, alors que jusqu’à présent, chacune des communautés de musulmans imprimait ses propres titres sans se soucier de ce qui se faisait ailleurs. Il est trop tôt pour me prononcer sur le contenu du livre, que je me prépare à lire, mais, pour rester à un niveau proche du sol, je dois dire que le prix (18€) est héroïque, surtout sachant le prix de la version anglaise. Pour le reste, voire.

Enfin, deux livres importants sont arrivés sur le marché islamique français: la traduction française de l’intégralité de l’Ihyâ’ ‘Ulûm al-Dîn de l’imâm al-Ghazâlî et celle de Asbâb al-Nuzûl par al-Wahîdî. Malheureusement, ces livres ont été “commis” par Dar al-Kotob al-Ilmiyah et la qualité n’est pas au rendez-vous. J’ai eu beau expliquer à mes clients que ces livres n’étaient pas à la hauteur des standards requis, certains ont insisté pour que je leur procure ces “livres”. J’en suis désolé.


Critique: Histoire des prophètes de Ibn Kathîr, éd. Maison d’Ennour

Les titres originaux sont tellement rares parmi le catalogue de livres islâmiques qu’il est difficile de faire la fine bouche. Lorsque l’Histoire des prophètes d’Ibn Kathîr est sortie aux éditions Maison d’Ennour, mon premier réflexe a été de m’en réjouir. Certes d’autres éditeurs ont déjà tenté l’aventure par le passé, mais sans grand bonheur, avec des traductions bâclées. Qu’en est-il de cette version ?

Le livre – imprimé en Chine, on peut d’emblée déplorer la qualité de fabrication du livre, en particulier pour la deuxième édition, avec une couture des cahiers tellement serrée qu’on a peine à ouvrir le livre, le papier s’en trouvant gondolé. Chaque exemplaire a sa couverture complétée par une chemise que l’imprimeur s’est échiné à raccourcir, si bien qu’elle ne tient pas, les rabats étant trop courts: on se trouve obligé de l’ôter très vite. On comprend vite en l’ôtant la raison de la présence de ces chemises: le façonnage de la couverture est médiocre, avec des traces de colle, des bulles d’air sont présentes un peu partout ce qui donne une sensation de rugosité au toucher. L’intérieur du livre est assez correct, avec une qualité d’impression qui correspond à la moyenne de la profession. Le papier blanc est de qualité moyenne.

Le texte – Ibn Kathîr opère dans ce livre à une vraie recherche historique, puisant dans le Coran et le hadîth, mais aussi dans les différents avis de Compagnons et de savants. Il va également chercher chez les Scripturaires un point de comparaison et une source complémentaire, avec toute la prudence dont il ne cesse de faire preuve. Il fait partie de ces livres dont il suffit de citer le nom de l’auteur pour qu’on sache à quelle qualité on peut s’attendre.

Les éditions Maison d’Ennour on fait un travail sérieux avec le contenu du livre, chose à laquelle ils nous ont habitués, dont la traduction est agréable à lire. Par ailleurs un effort a été fait pour retranscrire les noms arabes en transcription phonétique selon une règle, mais qui n’a pas été précisée, ce qui est à déplorer. Les premières pages du livres laissent augurer un travail d’identification des hadîths (cf. pp. 13, 17 et 21) dans les recueils, travail très rapidement avorté. Aucune présentation ni préface n’accompagne le livre. Curieux comme je suis, j’aime bien connaître le traducteur, ce qui est également un critère de choix du livre pour le lecteur. Ici le bât blesse, puisque l’éditeur a pris cette mauvaise habitude de ne pas citer celui-ci mais plutôt d’inscrire une formule sybilline: “Traduit de l’arabe par l’équipe littéraire des Editions Maison d’Ennour”. Qui se cache derrière celle-ci ? Lâ a3rif ! Un autre point a attiré mon attention: le livre ne fait que 450 pages, avec une fonte de 12 points parfois grasseyée sur plusieurs pages pour cause de citations coraniques, et la consultation du livre de référence en arabe révèle que le livre est un fait un abrégé de l’original, puisque de nombreux personnages cités par Ibn Kathîr sont écartés dans cette traduction. On aurait apprécié que l’éditeur nous en informe.

Pour conclure: pas de préface ou de présentation, une annotation réduite au plus simple appareil, pas de tableau de transcription phonétique, des libertés prises sur le texte original sans qu’en soit averti le lecteur et enfin une quatrième de couverture dénuée de tout texte, là sont les nombreux défauts de ce livre qui aurait pu être plus réussi si ces points n’avaient pas été négligés. La critique doit se faire plus rude quand on sait que c’est une deuxième édition. Mais le texte reste propre et lisible, et étant la seule traduction potable disponible, on pourra s’y référer si le besoin s’en fait sentir. Le tarif de 15€ reste tout de même un peu élevé vu les nombreux défauts et la fabrication médiocre. En plus, je me suis laissé dire qu’une version concurrente allait sortir, complète et par un traducteur reconnu…