Expérience sociologique: libraire dans une librairie islamique

Harun Yahya ou la gourmandise des éditeurs

Avec leurs couvertures en papier couché et autres fanfreluches dorées, les livres de Harun Yahya ne passent pas inaperçus sur l’étal du livre islâmique. On pourrait croire qu’un seul éditeur a le monopole de cet auteur si prolifique (sic), mais on se rend compte en regardant l’envers du décor, en l’espèce la quatrième de couverture, que de multiples éditeurs se cachent derrière le « miracle » Harun Yahya. Essalam, Iqra, Orientica pour ne citer qu’eux: ils sont tous tombés dans le piège de l’argent facile. En effet, exploiter les livres de Harun Yahya ne coûte pas un centime et ils sont d’ailleurs tous disponibles sur le site internet de l’intéressé, de manière gratuite. Il s’avère que sous des dehors irréprochables, les thèses de Harun Yahya, ou plutôt d’Adnan Oktar de son vrai nom, instillent dans nos esprits des théories controversées. Son grand combat est surtout dirigé contre l’évolutionnisme et il est très facile de faire passer des messages subliminaux au sein d’un texte pointu. Les principaux reproches faits à Harun Yahya sont sa négation de la matière (idéalisme inspiré de Berkeley) et son peu de recours aux Hadîths du Prophète. Plus encore: c’est un fervent partisan de la laïcité (comme il le dit dans cette conférence face aux journalistes français). Bref, plutôt qu’être la nouvelle poule aux oeufs d’or, Harun Yahya n’est-il pas une sorte de cheval de Troie, qui s’offre au tout-venant, pour mieux faire accepter l’inacceptable ?

Son dernier coup d’éclat a été d’expédier aux responsables éducatifs en France et ailleurs son Atlas de la création, un fort livre de 772 pages en papier glacé pesant 6 kg… gratuitement ! Et ce n’est pas fini, puisque ce livre fait partie d’une série de plusieurs tomes à paraître. Néanmoins si la qualité extérieure du livre ne fait pas vraiment de doute, son contenu l’est un peu moins: un professeur a noté qu’il présentait comme une perche un poisson d’une toute autre variété, par exemple. Tout ce que je peux conseiller à ce sujet est de rester méfiant et de ne pas se fier aux apparences.

Sur cette question de l’évolution, je conseille un excellent petit livre, bien documenté et écrit avec une finalité didactique par Anas Ahmed Lala: L’homme descend-t-il du singe ? Un point de vue musulman sur la théorie de l’évolution (éd. Tawhid). L’auteur y développe une réflexion basée sur des sources islâmiques et à contre-courant des préjugés sur la question. On peut par ailleurs lire un résumé de sa thèse sur son site Maison-Islam.

PS: j’aurais l’occasion de revenir sur Harun Yahya prochainement.


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Les perles de nos clients

juin 18, 2007
Un commentaire

Voici un florilège des plus beaux « aphorismes » que j’ai eu l’occasion d’ouïr et des situations les plus burlesques:

  • Un dame qui veut de l’eau de Zamzam: « Vous avez de l’eau de ‘Zoumzoum’ ? »
  • Une soeur à une autre: « Ah oui, ‘Aron Yaya’ c’est un grand savant. »
  • Une dame: « Je préfère pas acheter ce livre, il est écrit par Bilal Philips, c’est pas un musulman. »
  • Un homme: « Vous avez le ‘Tahatouf’ al-Falasifa ? »
  • Un client: « Vous pouvez m’avancer un livre ? Et moi: – Vous pouvez m’avancer de l’argent ? »
  • Une cliente: « Si je prends deux parfums [à 2€ l'unité] vous me faites un prix ? – Prenez-en 500 et je vous fais un prix ».
  • Une cliente mécontente: « Vous n’avez jamais de cassettes dans cette boutique ! – C’est normal, nous avons des CD ».

Toute ressemblance avec des personnes existantes est purement fortuite…


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Le rejet des éditeurs libanais

Les éditeurs libanais sont souvent mal vus parmi nos clients. Ils ont eu l’expérience eux-mêmes ou ont su par le bouche-à-oreille que leurs livres sont souvent en très mauvais français. Quand je dis « éditeurs libanais », j’entends ceux qui éditent ET sont domiciliés exclusivement au Liban. J’en compte cinq principaux: Dar al-Kotob al-Ilmiyah, Al-Biruni, Ibn Hazm, Dar el-Fikr, al-Maktaba al-Asriyya. Je me propose de les analyser successivement et d’effectuer un classement.

1) Dar al-Kotob al-Ilmiyah: cet éditeur libanais est réputé pour ses livres en langue arabe. C’est un acteur majeur de la place beyrouthine depuis les années 70. Il s’est lancé plus tard sur le marché du livre islâmique français et anglais. Malheureusement la qualité des traductions est faible. La majeure partie de ses titres sont en mauvais français, à l’exception d’une exégèse du Coran (un mukhtasar, ou abrégé) d’Ibn Kathîr. On sent un léger infléchissement dans la politique éditoriale de cette maison dans le secteur français avec les derniers titres, mais on est encore loin du compte. On peut imputer cette persistance de la présence de mauvaises traductions à la prééminence de leur secteur arabe qui leur permet de diffuser des livres sans risquer les retours (qui va renvoyer au Liban des livres alors que le prix du transport est plus élevé que la valeur des livres eux-mêmes ?). Autre élément susceptible de participer à ce phénomène: la diffusion des titres en langue française dans les anciennes colonies françaises où l’exigence de qualité n’est pas toujours aussi élevée qu’en métropole.

2) Al-Biruni: dirigé par Muhammad Daher, ancien ambassadeur du Liban, cette maison offre une meilleure qualité que la précédente: un Coran phonétique, une série de livres de Moustafa Mahmoud (l’auteur de Dialogue avec un ami athée), la traduction de certains auteurs intéressants comme Muhammad ‘Abduh ou Muhammad Asad (Leopold Weiss). A noter aussi une traduction du Renouveau de la pensée religieuse en Islam, de Iqbal. Récemment, un Tajrid (compendium) du Sahîh d’al-Bukharî est sorti. Nous en ferons mention bientôt. A noter qu’Al-Biruni ne s’illustre pas, au contraire de l’éditeur précédent, dans le domaine du livre arabe.

3) Ibn Hazm: éditeur de livres en langue arabe, Ibn Hazm s’est lancé dans le livre français très récemment. Il fait appel à des traducteurs qui officient parmi les éditeurs du livre islâmique français. Si le contenu s’avère correct, la forme des livres n’est pas toujours agréable, ce qui est étonnant car cet éditeur fait preuve d’inventivité avec son fonds arabe.

4) Dar el-Fikr: très actif dans le domaine français, ses livres ont pourtant progressivement disparu des étals tant ils sont mauvais. Il continue à officier dans le domaine arabe.

5) al-Maktaba al-Asriyya: avec peu de titres disponibles sur le marché français, cet éditeur reste intéressant et assez sérieux. Ainsi une traduction bilingue intégrale du Sahîh d’al-Bukharî en 8 volumes, une Histoire des prophètes ou un abrégé du Sahîh de Bukharî, encore une fois, il se positionne comme un des meilleures références au sein des éditeurs libanais en langue française.

Pour conclure, disons que les deux premiers à s’être lancés furent Dar al-Kotob al-’Ilmiyah et Dar el-Fikr, qui sont, comme nous l’avons vu, parmi les moins bons des cinq. Le temps a permis aux trois autres d’émerger et de proposer une offre plus adéquate avec la réputation des éditeurs libanais dans le domaine arabe. Il n’y a pas de raison, après tout, que ceux-ci fassent du bon dans l’arabe et du très mauvais dans le français. Gageons que dans le futur, la qualité s’améliorera encore sensiblement.

Classement:

1/ al-Maktaba al-Asriyya

2/ al-Biruni

3/ Ibn Hazm

4/ Dar al-Kotob al-Ilmiyah

5/ Dar el-Fikr


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Eau de Zamzam = danger

Nos clients sont en panique: ils veulent de l’eau de Zamzam, et en quantité. C’est la grande rupture en France, à tel point que le stress qui envahit les grands consommateurs de cette eau leur fait dire n’importe quoi. J’ai eu par exemple une cliente qui voulait de l’eau de « Zoumzoum » !

Je vais faire de nombreux déçus, mais il faut savoir que cette eau est interdite de commercialisation par l’Arabie Saoudite hors de ses frontières. Dès lors, une grande partie de cette eau ne provient pas de la source tant chérie, mais est tirée d’ailleurs.

Par concaténation, la qualité de cette eau, si elle ne provient pas authentiquement de la source Zamzam, risque d’être mauvaise. Le Chartered Institute of Environmental Health, un organisme de contrôle sanitaire du Royaume Uni, a découvert dans des boutilles estampillées Zamzam un taux d’arsenic trois fois supérieur à la limite fixée ! L’interdiction ne s’est pas faite attendre.

En France, l’organisme de régulation des eaux minérales et thermales s’est empressé d’interdire cette eau de Zamzam qui représente un véritable danger pour ses consommateurs. C’est la raison pour laquelle elle se fait si rare désormais. Dommage !


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Passe-moi de la pommade !

Le phénomène a commencé avec l’huile de nigelle, dite nigella sativa. Tout le monde en voulait, pour soigner un rhume, une fatigue, parfois un cancer (sic). Mais ça n’a pas suffi. On a alors mélangé le miel avec la poudre de nigelle. Mais ça n’a pas suffi. Alors on a cherché autre chose, et on en a trouvé: huile de cresson, de blé, de radis, de girofle, de citrouille, de camomille, d’amande douce, d’ail, de thym, de romarin, de fenugrec… sans que cela ait un effet notoire sur la santé.

Et le marché islâmique est fait de telle sorte que les librairies se voient obligées de vendre ce genre de produits, tant la demande est forte. Mais il en va de notre responsabilité face à nos patients… enfin, clients ! J’avais une dame qui voulait savoir si  la nigella sativa guérissait le cancer, s’appuyant sur un hadîth du Prophète (pbsl) selon lequel elle guérit de tout exception faite de la mort. Me voilà donc investi médecin ! Le seul conseil que je peux donner dans ce cas-là, c’est de consulter un médecin, un vrai. Même si la nigella sativa a des vertus.


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Le livre de la semaine: Les salafites de M. Jarman, éd. CIF

Une nouveauté qui fait sensation: Les salafites de Muhammad Ibn ‘Abd al-Wahhab à Nâsir ad-Dîn al-Albânî, éditée par le CIF. L’auteur m’est inconnu. Le livre ne se veut pas polémique, mais il l’est de facto. Je dois avouer humblement que je ne l’ai pas lu jusqu’au bout: il m’est tombé des mains. Tout d’abord l’argumentaire: mal ficelé, sans ligne directrice ni progression, mais plutôt des digressions perpétuelles. Ensuite les idées: la mauvaise foi s’affiche dès le début, puisque les attaques ad hominem fusent, et les hadîths cités hors contexte et de manière anachronique sont nombreux. Enfin la forme: le livre est un ramassis de fautes d’orthographe.

Ceux qui ont lu le dernier quart du livre – ce qui n’est pas mon cas – peuvent toujours me démentir si vraiment je suis à côté de la plaque.

Note: 0/5


Le silence de Marseille

juin 14, 2007
3 commentaires

Si Lyon et Paris sont les deux villes du livre islâmique en France, il y en a une qui brille par son absence dans le domaine: Marseille. Je ne crois pas avoir jamais vu un livre publié par un éditeur marseillais. Ils sont pourtant géographiquement bien placés: au bord de la Méditerranée, ils peuvent facilement faire imprimer leurs livres dans un pays arabe et le réceptionner à l’arrivée du bateau. Ils ont aussi un avantage certain sur les parisiens, pour les mêmes raisons, s’agissant de la diffusion du livre arabe. Mais rien de tout cela ne joue dans le sens d’une participation de Marseille dans la sphère qui est la nôtre. Et on ne pourra pas invoquer l’absence d’une population musulmane à Marseille ! Si vous avez des pistes, je suis preneur.


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Le Coran n’est pas à vendre !

Ce reproche (ou cette injonction, c’est selon mes dispositions), je l’ai entendu à maintes reprises et autant vous dire qu’il m’a fait bondir bien haut, à chaque fois qu’il était émis. J’ai intuitivement bien reconnu ici ce penchant trop marqué chez les musulmans à interdire et à se positionner en moralisateur. Effectivement, les librairies vendent des Corans. Même les librairies islâmiques. Mais c’est tout à fait légal, comme on peut le voir ici. Ce qui m’intéresse ici, c’est plutôt ce réflexe des musulmans à vouloir systématiquement culpabiliser leur prochain, de toutes les manières possibles et imaginables. Je dois dire qu’en la matière, ils excellent.

Quel mal y a-t-il à vendre le Coran, parole de Dieu, dans la mesure ou un Coran vendu est un Coran qui profite à son lecteur, dont l’argent rembourse l’imprimeur et lui permet de perpétuer son activité et de l’améliorer, qui permet de faire vivre un libraire musulman, d’améliorer sa librairie et son choix de livres ? Quel mal y a-t-il dans tout cela ? Voit-on un musulman faire scrupule de ses achats à Carrefour, sachant que Carrefour vend aussi des produits considérés comme illicites dans la législation islâmique ? Cela ne m’est jamais arrivé. Bref, voilà bien une attitude injuste qui mérite d’être dénoncée.

Parallèlement à cela, j’en viens à avoir une approche positive de ce genre de remarques au sein des librairies islâmiques. Je ne crois pas que les musulmans osent faire ce type de remarques où que ce soit ailleurs, sans doute parce que la librairie islâmique est le commerce musulman par excellence: c’est le sanctuaire de la parole divine, avec la mosquée. Mais il serait bon de ne pas trop cultiver ce paradoxe, car il s’avère contre-productif.


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Incipit

juin 14, 2007
2 commentaires

Après une journée de travail, bien souvent, j’en ai assez de ce boulot. Pourtant, le motif pour lesquel je le fais surpasse les turpitudes qu’on peut connaître au contact d’une clientèle épuisante. Travailler dans une librairie n’est sans doute pas chose facile. Travailler dans une librairie islâmique l’est encore moins. Vous avez des clients qui veulent des remises, des clients qui critiquent le dogme véhiculé par tel ou tel livre, non conforme selon eux à l’islâm, vous avez aussi des fous, des gens désespérés. On aurait pu espérer qu’oeuvrer en tant que libraire musulman soit une promenade de santé: fi ! c’est une gageure.

Mais s’il n’y avait que les clients… Il y a aussi les collègues des autres librairies, qui pour certains vendent des livres comme ils vendraient du persil ou des bananes, et également les éditeurs de livres islâmiques, aux livres à la médiocrité affligeante, bien souvent.

Sans doute êtes-vous plus nombreux du côté du comptoir réservé à la clientèle, et certainement n’avez-vous jamais été désireux de connaître l’envers du décor, indigne d’intérêt à première vue. Je vous invite à changer d’avis: être de l’autre côté du comptoir est passionnant et le microcosme du livre islâmique l’est tout autant. Tant par ses bons que ses mauvais côtés.


Publié dans Réflexions
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