Expérience sociologique: libraire dans une librairie islamique

Un livre, 1000 versions ou 1000 livres, une version ? | juin 21st 2007

S’il existe une maladie dans le domaine du livre islâmique, c’est non pas la multiplication du nombre de titres disponible – ce qui serait plus un bien qu’une maladie – mais le grand nombre de versions existantes pour un même titre. Vous me direz: dans le marché du livre profane, ce phénomène existe également. Et je vous répondrai: oui, mais ces éditeurs sont bien plus nombreux ainsi que le marché dans lequel ils s’inscrivent, et surtout, un livre en concurrence un autre par un supplément de qualité. Ce n’est pas le cas en ce qui concerne le marché islâmique.

L’archétype de ce phénomène est je crois le livre de l’imâm al-Ghazâlî, La perle précieuse. Traduit à l’origine par un orientaliste, le marché du livre islâmique compte près d’une dizaine de versions différentes, dont certaines s’inspirent directement de la traduction première. Il en va de même pour le livre d’Ibn Hazm Le collier de la colombe, dont il existe au moins trois éditions, toutes du même traducteur (ancien). Un autre exemple, très parlant aussi, est celui du livre Les péchés majeurs, de l’imâm al-Dhahâbî. J’en compte 4 versions: une chez Dar el-Fikr, une chez Al-Bouraq, une chez Al-Bustane et une aux éditions Le savoir. Sauf que la version Al-Bouraq, traduite par Hassan Amdouni, existe simultanément aux éditions Le savoir (par le même traducteur), à la tête desquelles nous retrouvons le même Hassan Amdouni. Par ailleurs les éditions Le savoir comptent 5 cas de “livres-doublons” avec les 40 hadîths de Nawawî, Les péchés majeurs, Le collier de la colombe, La médecine prophétique de l’imâm al-Suyutî, L’accord de la religion et de la philosophie d’Ibn Rushd. Néanmoins on y trouve aussi de nombreux oeuvres originales.

Ce phénomène très répandu démontre que certains éditeurs sortent des livres libres de droit (traductions tombées dans le domaine public) avec pour seul objectif de faire de plus grosses rentrées d’argent. Le résultat de tout cela est que le marché du livre islâmique est considérablement en retard si on le compare avec le marché anglo-saxon ou allemand, tandis qu’un grand nombre de musulmans parle français, toujours plus que l’allemand. Autre résultat: la lutte entre éditeurs est plus rude encore qu’elle ne devrait l’être, puisque chacun édite ce que l’autre a fait, souvent sans y apporter quoi que ce soit de différent. Un exemple concret:

La Risala de Kairouan est traduite par trois éditeurs à la fois, dont deux (Ennour 2006 et Iqra 1996) ont opté pour une version poche, avec la traduction de Bercher (libre de droits), tandis qu’un autre (Universel 2004) a refait traduire l’oeuvre par un traducteur compétent, Azzeddine Haridi, en grand format. Sur le terrain, le client va clairement privilégier les versions de poche, bien inférieures à la version grand format, mais moins chères. Pour l’éditeur, il est clair qu’Universel a engagé plus de frais et que son gain, même si le prix du livre est plus élevé, sera équivalent à celui des autres éditeurs qui ont moins investi sur leur livre. L’un dans l’autre il sera perdant. Cet exemplee qui vient conclure mon propos, montre de manière schématique combien il est difficile de faire du livre de qualité sur le secteur islâmique. De gros progrès sont à faire.


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